Toyota et les 24 Heures du Mans entretiennent une relation aussi riche que tourmentée, faite d’exploits éclatants mais également de cruelles désillusions. Tous gardent en mémoire les cinq dernières minutes de l’édition 2016 : la Toyota n°5, alors solidement en tête, ralentissant soudainement avant de s’immobiliser dans la ligne droite des stands au moment d’entamer son ultime tour, abandonnant une victoire promise à Porsche dans un scénario totalement improbable.
Si cet épisode, déchirant pour le clan japonais mais inoubliable pour Neel Jani et ses équipiers, demeure sans doute le plus marquant de l’histoire de Toyota dans la Sarthe, il est loin d’être un cas isolé tant le destin s’est souvent acharné contre le constructeur nippon.
Ainsi, les Toyota GT-One, pourtant redoutablement rapides en 1998 et 1999, ne purent faire mieux qu’une deuxième place après avoir mené l’épreuve lors des deux éditions. En 2017, malgré une supériorité numérique face à Porsche, Toyota connut une nouvelle débâcle. L’épisode des encouragements de Vincent Capillaire reste d’ailleurs dans toutes les mémoires : au sortir de son relais, le pilote français avait adressé un geste d’encouragement au pilote Toyota immobilisé au bout de la voie des stands dans l’attente du feu vert. Ce dernier, croyant recevoir une indication officielle d’un commissaire, avait alors commencé à avancer prématurément. L’embrayage n’allait pas résister, provoquant un nouvel abandon d’une Toyota pourtant en tête de la course.
Par la suite, cinq victoires vinrent récompenser la fidélité et la persévérance du constructeur japonais. Toutefois, ces succès furent obtenus dans un contexte de concurrence amoindrie, sans véritable affrontement direct avec d’autres grands constructeurs engagés officiellement. Si quelques adversaires valeureux étaient bien présents, demeurait néanmoins l’image d’un Toyota triomphant face à une opposition affaiblie.
Le retour massif des constructeurs à partir de 2023 devait offrir à Toyota l’occasion d’asseoir définitivement sa légitimité. Pourtant, des faits de course défavorables ainsi qu’une compétitivité légèrement en retrait allaient encore priver le constructeur japonais de la plus haute marche du podium durant trois années consécutives.
La fortune sourit aux audacieux
Cette année, Toyota avait profondément fait évoluer son Hypercar après une saison 2025 particulièrement difficile. Dès la manche d’ouverture, la victoire venait replacer le constructeur parmi les grands favoris pour l’épreuve reine du FIA WEC. Et si, en qualifications, les Toyota GR010 Hybrid semblaient légèrement en retrait, l’expérience et la maîtrise stratégique de l’équipe laissaient présager une montée en puissance en course.
Le début d’épreuve en fut une parfaite illustration. Après seulement quelques tours, les deux Hypercars japonaises effectuaient un arrêt anticipé, optant pour une stratégie agressive destinée à bénéficier d’un air propre — une approche déjà couronnée de succès quelques semaines auparavant en Belgique.
Décalées stratégiquement, les deux Toyota se retrouvaient régulièrement aux avant-postes au gré des ravitaillements, imprimant un rythme soutenu qui leur permettait, à la tombée de la nuit, de compenser leur décalage malgré des Cadillac et des BMW particulièrement véloces.
Mais, une fois encore, les ennuis allaient frapper le clan japonais : crevaison lente et problème de capteur pour la n°7 ; pénalité puis souci de freinage pour la n°8, laissant présager un nouveau coup du sort.
Pourtant, le destin semblait enfin décidé à épargner Toyota. Reléguées à un demi-tour des leaders au petit matin, les GR010 bénéficiaient de la sortie de piste de la Porsche n°91, laquelle provoquait l’intervention de la voiture de sécurité et rebattait complètement les cartes.
L’écart était alors effacé, avant qu’un second coup de pouce ne survienne en début d’après-midi avec une procédure de Full Course Yellow. Lors de ce type de neutralisation, l’accès à la voie des stands est fermé, seuls les arrêts d’urgence — crevaison, panne sèche ou intervention de sécurité — étant autorisés.
Or, peu après 13 heures, la direction de course déclenchait précisément cette procédure au moment où la Toyota n°8 et la Cadillac n°12 devaient ravitailler, tandis que l’autre Toyota ainsi que la BMW n°20 venaient tout juste d’effectuer leur arrêt. La Toyota allait donc devoir se contenter d’un arrêt d’urgence, limité à huit secondes de ravitaillement avec obligation de repasser aux stands sous drapeau vert. Mais pour l’équipage de la Cadillac américaine, le scénario tournait au cauchemar : le drapeau vert était agité dès son entrée sur la voie des stands, l’obligeant à effectuer son arrêt d’urgence alors que ses concurrents reprenaient leur rythme de course normal.
Après l’abandon de la Cadillac sœur n°38, pourtant remarquable durant toute la première moitié de l’épreuve, le sort semblait une nouvelle fois s’acharner sur le constructeur américain — déjà privé de pole position à la suite d’une erreur de procédure avant l’Hyperpole 2 — malgré une prestation irréprochable de l’équipage de la n°12.
Rejetée au quatrième rang, la Cadillac ne parvenait plus à combler ce handicap en fin de course, tout comme la Toyota n°8, rétrogradée à la troisième position.
Dès lors, grâce à une stratégie parfaitement maîtrisée et à des derniers relais d’une précision remarquable signés Kamui Kobayashi, Toyota gérait sa consommation au litre près, imposant un rythme volontairement prudent. Si la BMW n°20 profitait de cette gestion pour reprendre quelques secondes à chaque tour, la Toyota n°7 conservait malgré tout une dizaine de secondes d’avance sous le drapeau à damier.
Comme pour enfin conjurer le mauvais sort, Toyota s’offrait ainsi une victoire pleine et entière face aux plus grands constructeurs mondiaux, donnant à ce succès une saveur particulière dans l’histoire du constructeur japonais au Mans, et comme un signe du destin 10 ans après la cruelle édition de 2016.
Crédits photos : Vitor Almeida/Sport-Auto.ch ; Sébastien Moulin/Sport-Auto.ch ; Stéphane Cavoit/Racingshoots







