Pascal Bachmann, pistard et rallyman : “le rallye c’est une prescription du docteur”

Pascal Bachmann est un habitué des rallyes en Suisse mais également un pistard qui parcourt de nombreux kilomètres dans l’Europe. En 2019, Pascal Bachmann aura pris part uniquement au Rallye du Mont-Blanc qui n’a pas été de tout repos pour lui. Mais à côté du rallye, il a participé au Championnat d’Europe GT4 avec le Street Art Racing sur une Aston Martin Vantage qu’il a d’ailleurs remporté. Un championnat gagné au côté de son jeune coéquipier, le Luxembourgeois Clément Seyler.

Sport-Auto.ch a pu s’entretenir avec Pascal Bachmann.

Sport-Auto.ch : Peux-tu te présenter brièvement ?

“Je m’appelle Pascal Bachmann. Concernant mon âge, je suis plus proche de la fin que du début, probablement, bien que… Non sérieux, j’ai 53 ans. Je vends des avions. Plus précisément je dirige les ventes en Europe Afrique et Moyen Orient pour Jetcraft, la plus grande société de trading d’avions d’affaires au monde. On achète et on vend, on représente aussi les clients lorsqu’ils veulent acheter ou vendre. C’est un peu comme un vendeur de voitures d’occasion, sauf que nos voitures elles volent, en gros. C’est une longue histoire, je vais tâcher de faire court. Je viens d’une famille qui était plutôt à ranger dans la catégorie « pas à plaindre ». Quand j’ai eu 17 – 18 ans, les affaires de mon papa ont pris un tournant défavorable et on a tout perdu, on nous a vraiment tout pris. J’ai vu mon père passer de chef d’entreprise avec plus de 100 employés à faire gardien de nuit dans un hôtel ou vendeur de journaux au kiosque Naville de l’aéroport, et tomber malade… C’est l’époque où j’aurais dû m’asseoir sur les bancs de l’université, mais je n’avais pas la patience pour ça à ce moment, je me suis donc plutôt spécialisé en « sortie festives » option « si on est debout à midi c’est déjà quelque chose ». Un vrai petit con quoi, qui ne se rendait pas compte des efforts que ses parents fournissaient pour lui offrir une chance. En plus je voulais devenir champion du monde des rallyes, mais le job était déjà pris… Alors il a bien fallu se rendre à l’évidence et faire quelque chose qui rapporte de quoi mettre à manger sur la table. Comme je ne voulais toujours pas travailler, j’ai vendu mes voitures et tout ce qui allait avec, que j’avais pu acheter grâce à mes généreux sponsors de l’époque et aussi à une flopée de jobs tous plus improbables les uns que les autres, genre plongeur (dans un évier, pas la mer…) livreur de journaux, ambulancier etc…. Avec les sous je me suis payé une formation de pilote de ligne. Une fois la licence en main, je trouve un job en Floride, et on prévoit le déménagement avec femme et enfants, malheureusement, je passe un examen médical juste avant le départ, et on me trouve un problème au cœur qui nécessite une opération ! Du coup pas de job en Floride, pas de déménagement, pas d’argent etc… Après l’opération, je travaille comme vendeur d’assurances, après 9 mois je change d’employeur, je vends des assurances et des produits bancaires, fonds de placement etc…. Je fais ça pendant 5 ans et je tombe sur une petite annonce dans la Tribune de Genève, une boîte locale dans l’aviation cherche quelqu’un qui puisse vendre leur flotte en charter, je me présente et voilà, j’étais de retour dans l’aviation.

Comment s’est déroulé ton unique rallye en 2019 ?

Rallye du Chablais 2017

“Ça a été plutôt difficile. La voiture que je louais d’habitude, la belle Escort bleue de chez GTO, ayant été vendue elle n’était plus disponible pour moi. Mais comme je suis lent à comprendre et suite à un malentendu avec Gégé, je n’ai vraiment enregistré cet état de fait que trois jours avant la clôture des inscriptions pour le Mont Blanc. Il a donc fallu trouver en urgence une remplaçante. En effet, si je n’ai pas mon rallye annuel, au minimum, c’est très grave. C’est prescrit par le docteur, on ne rigole pas avec ça.

Pas facile de trouver une bonne voiture en dernière minute. En plus, on sortait de deux podiums au scratch et un abandon mécanique avec l’Escort sur ce magnifique rallye et on était bien remontés pour faire un autre podium, au moins. Le Milano Racing a été super professionnel dans sa manière de répondre et on s’est assez vite entendu pour que je puisse rouler avec l’Intégrale au Mont Blanc. 

Rallye du Mont-Blanc 2016

Malheureusement, je n’avais aucune chance de mettre les fesses dans la voiture avant le jour du rallye, pas le temps ! Je suis donc arrivé à Morzine, j’ai retrouvé Xavier Machet qui a la gentillesse de me co-piloter avec grand talent pour mes quelques rallyes depuis 2016, et on a sauté dans la voiture pour trois passages dans le shakedown. On a donc pris le départ avec environ 15 kilomètres d’essais comme toute expérience. Rétrospectivement, c’était très présomptueux de penser arriver à faire quelque chose de bien dans ces conditions. 

L’ES1, on s’est retrouvé à l’envers dans le premier vrai virage, il faut comprendre que l’Escort chauffe ses pneus arrière au démarrage sans soucis, la Delta n’a pas de poids sur l’arrière et avec une monte au carré, ça chauffe beaucoup moins vite derrière… du coup tête à queue au bout de 500 mètres, pas idéal. J’en ai refait un dans la descente, juste pour être sur… On a eu de la chance deux fois de ne rien toucher. Toujours dans la même ES, dans le passage super vite au bord du lac de Montriond, pas loin de l’arrivée, je me suis perdu dans mes vitesses. Comme la boîte est quand-même compliquée à manipuler correctement sur cet animal, et que je ne voulais rien casser, je me suis arrêté pour pouvoir repartir. Oui, tu as bien compris, à l’endroit où on aurait dû être en 6ème, moi je m’arrête pour retrouver une vitesse…. No comment, ça n’a pas aidé le chrono, en tout on perd déjà 40 secondes sur cette seule première spéciale. Donc avec 40 secondes dans la vue dès la première, c’était cuit. On a quand-même essayé de rouler le premier jour, on ne sait jamais ce qui peut se passer devant, peu à peu on a réussi à faire des temps dans le top cinq et un 3ème temps scratch dans l’ES 6. Ça commençait à venir, on commençait à comprendre le maniement de la bête. Malheureusement l’embrayage a explosé sur la ligne de départ de la dernière épreuve de la journée. J’aimerais en profiter ici pour dire deux mots à propos de l’équipe, Le Milano Racing. Ils sont vraiment très pros. On s’est senti tout de suite à l’aise avec eux, bien accueillis, bien conseillés et entourés, et le chef nous a fait des miracles de cuisine, italienne bien sûr, à chaque retour au parc, un vrai plaisir.

Ils nous ont remis la voiture d’aplomb pour que nous puissions rouler le deuxième jour. Comme il n’y avait plus rien à aller chercher pour nous, et que la franchise conséquente se faisait remarquer dans ma tête sur certains freinages, on a roulé pour le plaisir, sans aller chercher la petite bête et on a ramené la voiture à Morzine sans une égratignure, mais avec une grosse frustration. On voulait tellement remonter sur ce podium, et clairement la Lancia nous l’aurait permis, avec plus de roulage et moins de bêtises c’était possible.”

Qu’as-tu pensé de cette mythique Lancia Delta ?

Pascal Bachmann – Rallye du Mont-Blanc 2019

“Alors là, mais alors là…. Tu as employé le mot qui convient.

C’est un mythe cette auto, un monument, une légende ! Je me souviens quand je suivais les exploits de personnages comme Didier Auriol au Monte Carlo, Juha Kankkunen en Finlande ou Yves Loubet, « le Rambo du Maquis » en Corse, c’était extraordinaire. De pouvoir se dire que pendant quelques kilomètres de spéciale j’ai eu la même vue qu’eux, sur ce capot trapu, avec la bosse pour passer le gros moteur. 16 soupapes, c’est juste un privilège incroyable. Vraiment, et je pèse mes mots, un privilège incroyable, voilà ce que c’était.

Notre auto du Mont Blanc était absolument au top, en spécification GrA, avec les gros freins, la grosse transmission R90 et tout ce qui va bien avec, une auto absolument exceptionnelle. C’était la première fois que je roulais avec une 4X4 turbo en course. Évidemment, après l’Escort avec laquelle tu regardes la route plus par les fenêtres latérales que par le pare-brise, et tu prends 8’500 tours, ça change.

La Lancia est plus efficace, plus puissante, mais plus lourde aussi. Il faut rentrer sur les freins pour faire pivoter l’arrière, et tu peux mettre la godasse pour que l’arrière enroule. Quand elle décroche c’est plus brutal que l’Escort aussi, mais bon, à notre rythme du Mont Blanc ça n’est pas arrivé souvent. Je suis incroyablement reconnaissant à la vie de m’avoir offert cette chance de pouvoir rouler avec cette voiture, c’est un souvenir pour toujours.”

Quelles sont les raisons pour lesquelles tu t’alignes plus en Circuit ?

“Alors, il faut que je fasse attention à ma réponse ici… On va faire court, c’est plus simple. La raison pour laquelle je roule plus en circuit qu’en rallye est : Compliquée…  Disons que j’ai la chance incroyable de pouvoir le faire sans que cela ne me coûte rien. Dans ces conditions, ça serait ballot de passer à côté, non ? Comme je suis engagé pour le championnat complet, cela représente 12 courses sur 6 weekends qui commencent en fait le Jeudi pour se terminer le Dimanche soir, rien que là on a déjà 24 jours sur les circuits. A ça il faut rajouter les voyages pour aller et revenir, les journées d’essais, et les journées sur simulateur, bref au bout du compte, il y a facilement 35 à 40 jours par an consacrés au circuit. Alors quand je dis à ma femme que je veux rajouter des rallyes, je comprends que son enthousiasme soit parfois défaillant… Et je la remercie au passage de supporter encore le grand enfant que je suis, avec ses jouets qui font du bruit… Même si je ne travaille pas vraiment, c’est quand même une activité qui prend aussi du temps. Donc pour faire entrer tout ça dans une année normale c’est difficile et il faut faire des choix.”

Malgré les nombreux kilomètres parcourus en circuit, qu’est-ce qui te donne toujours envie de revenir faire quelques piges en rallye ?

Le rallye et le circuit ça n’a pas grand-chose à voir. Imagine que tu es un musicien, disons que tu joues du piano. Tu as joué du piano toute ta vie, et un jour on te donne un saxophone et on te dit vas-y, joue ! Et bien passer du rallye au circuit, c’est pareil, ça reste de la musique mais ça n’a rien à voir. Je me souviens que quand j’ai apris que j’allais faire la saison complète du championnat GT4 européen avec une Aston Martin Vantage, en 2018, j’ai pensé « mama, qu’est ce qu’ils vont prendre, les pauvres » … En réalité quand je suis arrivé pour les premiers essais, sur le circuit de Zolder, l’équipe, Street Art racing, avait installé un siège passager dans la voiture, pour moi ! Quelle horreur, moi qui suis terrorisé à l’idée de monter à droite, je n’allais pas avoir le choix. En plus il faisait deux degrés, la piste, les pneus, tout était gelé, l’horreur. Mon coéquipier de 2018, Julien Darras allait me faire faire quelques tours, « pour me montrer ». Eh bien, pour voir j’ai vu ! J’aurais pu faire un litre d’huile avec une olive… Je me rappelle qu’après que Julien ait mis tout le bazar en température, il a commencé à rouler, et j’ai découvert autre chose, mais vraiment un autre monde. J’étais dans cette voiture et au bout de trois tours ça me faisait mal au cou de tenir ma tête, un truc de malade. Je me suis dit, « tu dois sortir de là et leur dire que tu ne peux pas faire ça, que ce n’est pas possible ». Après, comme je ne suis pas mort de peur sur le siège de droite, on m’a laissé conduire, et je m’y suis mis petit à petit et le plaisir est venu. En circuit, tu dois toujours, sur chaque centimètre de la piste être au maximum de tout, des pneus, des freins, du châssis, du moteur, sinon tu n’es nulle part. Après quand tu penses que ça commence à aller, tu rajoutes 45 autres voitures, sur le même circuit, et c’est de nouveau le cauchemar, phase deux de l’apprentissage. Pour répondre à ta question, le rallye c’est en quelque sorte mon premier amour. J’aime le côté improvisation, tu peux laisser trainer les roues arrières dans l’herbe, passer quelques virages par les portes et malgré tout faire un temps. Il y a le côté aventure, même si ça se perd un peu, on est deux dans la voiture et on se bat contre soi-même avant de se battre contre les autres. La voiture de devant est à une minute et celle de derrière aussi, au moins au départ. On est seul, avec le copilote face à la montagne, l’asphalte, la pluie, la neige, la glace, le brouillard, la nuit ou n’importe quelle autre surprise que la route peut nous réserver. C’est très spécial, et tant que je pourrais retrouver ces sensations quelques fois par année je le ferai, ça serait dur de faire sans, vraiment.

Quel est ton programme pour 2020 ?

J’ai la grande chance de pouvoir repartir pour une saison complète du championnat d’Europe GT4 avec Le Street Art Racing sur l’Aston Martin Vantage. Là encore, j’aimerais si tu permets ajouter un mot pour l’équipe. Ils sont extraordinaires ! Je ne compte plus le nombre de nuits blanches que mécaniciens et ingénieurs ont passé, que ce soit à Misano l’année passée pour adapter la voiture à la chaleur extrême que nous avons rencontré, ou sur nombre d’autres courses, simplement pour tout réviser entre les essais et la course et adopter les changements de set-up qui nous permettent de gagner le dixième qui va bien et qui fait la différence. On ne réalise pas assez à quel point c’est vraiment un sport d’équipe, chapeau les artistes !

Cette année, nous allons passer par Silverstone, le Paul Ricard, le nouveau tracé de Zandvoort revu pour la F1, le mythique circuit de Spa Francorchamps que j’adore, le Nürburgring et la finale sur le Hungaroring à Budapest. Malheureusement le rallye du Chablais tombe le même weekend que le Paul Ricard, et le Mont Blanc tombe en même temps que le Nürburgring. Je pensais faire le rallye des Bornes, qui reprend des spéciales du rallye du Salève de l’époque, mais Xavier n’est pas libre. En plus il me faut aussi trouver une voiture… Alors pour l’instant je ne sais pas trop question rallye. La seule chose qui est sûre c’est qu’il y en aura un, au moins, c’est sur mon ordonnance et on ne rigole pas avec ça !

Crédit photo : Patrick Bouzekri & Sport-Auto.ch

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