Rencontre avec Gilles Sommer, mécanicien de course chez Rebellion Racing

24h Mans 2016-1-24Le week-end dernier, Gilles Sommer a vécu les 24h du Mans pour la 10e fois dans les boxes du team Rebellion Racing. Son job? Mécanicien de course sur la Rébellion R-One #12. Parmi les mécanos de le structure helvétique, il est le seul  à posséder un passeport  rouge à croix blanche, de quoi lui offrir un statut particulier. Responsable du département “classique” du Speedy Garage la semaine, il troque sa combinaison de mécanicien traditionnel pour celle de mécanicien de course le week-end. Rencontre au cœur des 24h du Mans…

Sport-Auto.ch : Gilles, est-ce que tu peux nous définir ton rôle au sein du Rebellion Racing ?

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Gilles Sommer prépare la voiture pour la course

Gilles Sommer : Je suis, depuis le début de l’aventure Rebellion, mécanicien sur une des autos. On a débuté avec la Spyker GT, pour laquelle j’avais participé au montage de l’auto à l’usine Spyker en Hollande, puis nous sommes passés en LMP2 et enfin en LMp1. Comme je suis basé en Suisse et que l’équipe est basée en Angleterre, j’étais toujours le numéro 2 du chef de voiture. Donc en gros, je touche à un peu tout sur la mécanique de la voiture, sur la préparation, sur le set-up, remplacement des pièces, toute la mise en place de la préparation pour la course… et bien sûr les ravitaillements, où là, au début, j’ai fait l’essence, après j’ai fait le changement de pilote. Ça fait huit ans maintenant que je suis en charge des roues, les roues avant.

Sport-Auto.ch : Parmi les nombreux jeunes qui nous lisent, beaucoup rêveraient de devenir mécanicien de course.  Comment devient-on mécanicien de course ? Et quels sont les qualités requises?

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On est prêt à accueillir la Rebellion #12 – Gilles Sommer au centre avec un petit drapeau suisse sur le casque

Gilles Sommer : Je pense que c’est vraiment un métier qui s’apprend « grâce aux personnes qui nous entourent », c’est l’expérience des autres qui font que les gens progressent et comprennent comment ça marche. Les qualités à avoir, c’est la passion, un fort esprit d’équipe et un bon mental. On vit parfois des moments compliqués où on passe dans l’émotionnel. Une grande partie du temps, il faut arriver à gérer ses nerfs, son stress et l’adrénaline quand la voiture approche… Tout les mécaniciens qui sont là, qui participent aux 24h du Mans, se rappellent de leur premier ravitaillement, c’est énorme ! Les premières fois on stresse, on sait pas ce qui va se passer et surtout on a peur de faire quelque chose de faux. On a une responsabilité énorme, parce que tout dépend de nous. Si nous faisons une erreur lors d’un ravitaillement, ça va coûter des secondes, du coup on pénalise toute l’équipe. Il faut vraiment avoir un esprit d’équipe et ça s’apprend uniquement avec l’expérience, je ne pense pas qu’il y ait d’école pour ça.

Sport-Auto.ch : Combien êtes-vous de mécaniciens, par voiture ?

Le repos du guerrier
Le repos du guerrier

Gilles Sommer : Nous sommes quatre mécaniciens par voiture, plus deux assistants qui sont là pour amener les pièces, nettoyer les pièces, préparer les trucs. Ça a toujours fonctionné ainsi, et après, il y a un responsable boîte de vitesses et l’équipe motoriste à deux mécaniciens juste pour les moteurs. Nous, on touche tout ce qui est agrégat, on ne touche pas aux internes moteur. Naturellement il y a aussi tous les ingénieurs, que ce soit aérodynamique, set-up, châssis…  Mais en terme de mécaniciens, on est quatre par voiture.

Sport-Auto.ch : En quelle langue communiquez-vous ?

Gilles Sommer : En anglais, toujours en anglais. Tous les termes sont en anglais. Donc, une qualité pour un francophone, c’est de parler anglais et de connaître les termes techniques anglais. Sinon, c’est sûr qu’y a pas moyen (rires).


Sport-Auto.ch :
 Tu te souviens de tes premières 24h du Mans ?

Gilles Sommer : Bien sur ! C’est quelque chose d’unique. Arriver ici, voir tout ce qui se passe et de réaliser qu’on est à l’intérieur de cette course mythique… l’engouement autour des 24h du Mans est monstrueux. Auparavant, j’avais fait des courses de 2 heures, des courses de 6 heures, des sprint et des trucs comme ça. Mais les 24 heures, c’est unique, on doit être à 100% pendant 24 heures… En fait, tout le monde parle de 24 heures, mais pour nous c’est beaucoup plus, c’est pas loin de 48 heures, puisqu’on est là déjà le samedi matin tôt et qu’on doit encore redémonter dimanche soir…

Sport-Auto.ch : Est-ce que les mécaniciens dorment pendant ces 24 heures ?

Gilles Sommer : On pourrait dormir entre les ravitaillements, ça arrive de faire des petites siestes. Après, c’est toujours des montées d’adrénaline 24h Mans 2016-1-29dès que la radio se met en route, parce qu’on sait pas ce qui se passe si on s’est endormis (rires)… mais non, honnêtement, c’est impossible de dormir, on est à fond dedans, on a la radio ouverte, on entend ce qui se passe, donc on dort pas. Ça peut arriver qu’on somnole entre deux ravitaillements, mais ça s’arrête là.

Sport-Auto.ch : La voiture, elle s’arrête tous les combien de temps à peu près ?

Gilles Sommer : Si c’est vraiment dans une stratégie de base, et qu’il n’y a pas d’arrêt de course, on fait à peu près 40 minutes, donc toutes les 40-45 minutes, ça dépend un peu, suivant quelle map on est au niveau du fuel, mais en gros, en moins d’une heure. On a des intervalles plus petites qu’une heure, en ravitaillement, à chaque fois.

Sport-Auto.ch : Dixième année au Mans, ça veut dire que tu as vu passer pas mal de pilotes. Est-ce qu’il y en a un qui t’as marqué plus particulièrement ?

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On a beaucoup travaillé dans le box Rebellion

Gilles Sommer : On a la chance d’être dans une équipe vraiment « tremplin » pour bon nombre de pilotes, donc on a eu Neel (Jani, ndlr) qui était exceptionnel, on a eu Marcel (Fässler, ndlr) qui était incroyable aussi, on a eu vraiment un bon nombre de pilotes assez extra. Je pense que Marcel, honnêtement, c’est celui avec qui j’avais le meilleur feeling, pour qui j’ai eu le plus de plaisir à travailler sur sa voiture. Ça, c’était en 2000, c’était assez particulier, je suis content qu’il ait gagné Le Mans et qu’il soit chez Audi, il le mérite (ndlr: cette interview a été réalisée avant la victoire de Neel Jani)

Sport-Auto.ch : OK, pour terminer, tu aurais peut-être une anecdote à nous raconter, sur ces dix années ?

Gilles Sommer : Une des grandes anecdotes qui restent dans ma mémoire, c’est 2009, avec la voiture à moteur Aston Martin. Un  V12 qui était vraiment un moteur exceptionnel, vraiment c’était juste un bijou, ce moteur ! Malheureusement la boîte a cassé deux heures avant la fin de course. On a donc ouvert toute la pignonnerie, et tout avait cassé à l’intérieur : les roulements, tout était loin… Mais il a quand même été décidé de réparer la boîte.  Le règlement stipule qu’on a le droit de changer les internes moteur, mais pas la boîte. Dans mon souvenirs, je me vois en train d’enlever les copeaux et toute la limaille et tout ça dans le carter de boîte. On a remis une transmission neuve, et on est repartis juste pour faire le dernier tour afin d’être classés. Pour moi, c’est un des moments les plus mythiques. Avec celui où on a fini quatrième, bien sûr ; ça, c’était un résultat exceptionnel, entre quatre Audi,  juste au pied du podium. En tant qu’écurie privée, c’est juste extraordinaire! Mais d’un point de vue technique, c’est vraiment 2009 (rires)…

 

Lors de cette édition 2016 des 24h du Mans, Gilles Sommer et ses collègues mécanos n’auront pas chômé… Certes, la Rebellion #12 à franchi la ligne d’arrivée dimanche à 15h en remportant la Classe LMP1 Privés, mais la course n’est pas un long fleuve tranquille. Dès le début de course, la #12 doit regagner les boxes afin que les mécanos remplacent un capteur d’admission d’air du moteur, défectueux. Par suite, ils devront également effectuer le changement de l’embrayage et finalement, les injecteurs de carburant ont été remplacés par précaution au petit matin.

La Rebellion #12 franchit la ligne d’arrivée

Crédit Photos ©Sébastien Moulin

Propos recueillis par Sébastien Moulin et retranscrits pas Isabelle Crausaz

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